"Derrière le plaisir du nu : Christiane" de Riccardo de Sangro 3/9

Publié le 18 Février 2018

  Au milieu de la foule qui se disperse, une femme, encore bien portante, seins nus, mains sur les hanches, brandit un panneau : Chambres à louer. C’est Christiane, mais Lorenzo ne le sait, ni ne la connaît.  Il la suit sur la montée raide jusqu’à la dernière corniche en un échange laconique de mots. Christiane l’introduit dans un jardin luxurieux mais dans un état d’abandon pitoyable. Non moins accueillante, la chambre offerte en location : autour du grand lit, des objets éparpillés en vrac sur des étagères, des sommiers vacillants sur leurs pieds inégaux, des caisses. Lorenzo lance un regard consterné autour de lui. Ni WC, ni salle d’eau.

   A sa demande, Christiane l’emmène à nouveau dans le jardin, où une douche à ciel ouvert côtoie un cagibi à la porte dégondée cachant un WC à la turque. Tout a un aspect délabré. Mais…c’est le mois d’août, toutes les chambres d’hôtels sont déjà prises, il est difficile de trouver d’autres solutions. Par-dessus le marché, il y a cette envie de s’immerger enfin dans cette drôle d’île, trouver la clé qui permette de rompre l’isolement…et, même, ce n’est pas cela, c’est que dans tout ce désordre, dans tous ces objets entassés les uns sur les autres, Lorenzo ressent quelque part au fond de lui un appel indéfini, un charme vague et attrayant. Il accepte, paie la somme convenue, s’installe. Il sort de son sac-à-dos ce qui peut lui servir pour une douche rapide, résolu à quitter le plus tôt possible maison et jardin, sort, se déshabille, quelque peu inquiet de sa nudité étalée malgré lui. La fraîcheur de l’eau l’inonde, lui coupe le souffle. Ce n’est qu’un instant où l’eau jaillit sur sa peau. Une sensation nouvelle jamais éprouvée l’envahit, effaçant soudain troubles et malaises. Il se jette sous le jet violent, il s’y abandonne. L’eau coule sur ses cheveux, son visage, son corps nu. Plus il se caresse dans sa mousse savonneuse, plus l’envie de ne pas sortir de cette fragrance en mesure d’exalter les sens et d’éveiller sa virilité froissée, s’empare de lui, le submerge. Il lève les yeux, se voit dans la verdure, seul, dégoulinant et du coup ce même jardin traversé fastidieusement quelques instants plus tôt, lui apparaît comme une forêt tropicale et l’encombrement de la chambre, une richesse face à l’anonymat des chambres aseptisées du moindre hôtel.

   Accepter ce qui avait été vécu comme une folie se transforme en un don, le don qu’il recherchait : devenir en quelque sorte partie de la communauté locale. Christiane même, sa silhouette mince et souple, son sein ferme et envoûtant, sa façon rapide d’aborder la situation, lui apparaissent maintenant sous un autre angle. Elle ne s’était pas laissée impressionner face à la réaction d’évidente perplexité de Lorenzo tout à l’heure. Fière elle était, fière et orgueilleuse de son désordre, des tas de meubles, objets, bibelots amoncelés en dépit de tout ordre logique. Comme si elle disait : « c’est ma maison, mon chaos, c’est un privilège pour toi, inconnu, d’en violer les secrets ! »

Rédigé par HODIE

Publié dans #Artistes-écrivains

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