"Derrière le plaisir du nu : Christiane" de Riccardo de Sangro 1/9

Publié le 4 Février 2018

"Derrière le plaisir du nu : Christiane"  de Riccardo de Sangro

Cette nouvelle fait partie d’un recueil de 13 histoires dont les titres comportent la préposition ‘derrière’ en italique, suivie du sujet et du nom de l'héroïne ou du héros pour assurer une continuité du sens de l’œuvre centré sur la différence entre l’être et l’apparaître. La treizième et dernière seulement (en chiffre impair) s’appelle Divertissement. L’auteur-traducteur a préféré garder la structure du titre de l’original en italien.  

Cette nouvelle fait partie du recueil : L’inganno dell’apparenza Ibiskos editrice, Empoli (FI) 2014.

La version française a été assurée par l’auteur qui remercie Frédéric Capoulade pour la révision et  Isabelle Goldenrat (Isabeau) pour la touche finale  

Riccardo de Sangro,  Ile du Levant, été 2017 

 

   Il était une fois dans la plus grande sinon la plus belle des Îles Eoliennes, Lipari, une cascade de poudre blanche. Elle descendait du haut d’une colline. Cachée à la vue, elle se trouvait au bout d’une longue plage ; comme si elle disait : au-delà de moi on ne passe pas ! Soudain, elle apparaissait. Même en levant les yeux, on ne voyait pas d’où elle naissait, perdue qu’elle était au-dessus du sommet. La pureté blanche était telle qu’on aurait dit de la neige chaude. Les yeux éblouis demandaient le repos en se réfugiant dans la transparence bleue de la mer…Il était une fois !

   Bien plus tard, la plage, longue et tortueuse n’était plus qu’une plage comme les autres. Lorenzo ne la reconnaissait plus. Il avait vécu bien des années auparavant la joie de plonger dans cette mer blanche. Un saut : un nuage léger autour du corps, encore un saut : un nouveau nuage plus dense, encore un autre et tout son jeune corps se couvrait de cette blancheur souple et subtile qui ressemblait à la poudre. Un dernier saut et la mer l’accueille et le délivre.

   A présent, il trouve parasols, chaises-longues, allers et venues de caleçons de bain, bikinis, monokinis, trois pièces, serviettes étendues ou enroulées autour de la taille, douches à ciel ouvert, chuchotis, couleurs, glaces, vendeurs, odeurs de produits solaires, embruns, plongeons, baigneurs sortant de l’eau, ruisselants, dans leurs maillots qui laissent entrevoir ce qu’en principe devrait être caché.

   Eté ! La saison qui unit, qui fait sortir de la carapace de sa propre tanière, qui favorise les rencontres et entretient la convivialité. Cafés, bistrots et restaurants ouvrent leurs terrasses, la journée dure longtemps, la lumière est là jusqu’au-delà du coucher. Les plages se vident peu à peu, les derniers baigneurs s’attardent pour mieux profiter de ces instants de calme et se réapproprier enfin le chant de la mer étouffés jusque-là par les cris gais des enfants, les jeux, les appels insistants des mères inquiètes, exhortant leurs fils à sortir de l’eau, soucieuses déjà de leurs tâches ménagères.

  Christiane est étrangère au vacarme des plages à la mode. Pour elle, la mer signifie silence. Un silence que seul le flux cadencé des vagues, le fredonnement monotone des oiseaux, le murmure du vent qui joue dans les branches des arbres, l’odeur des plantes et des fleurs qui embaume l’air, peut habiter. Christiane n’a jamais connu Lipari, elle n’a jamais pu plonger dans la candeur de cette poudre. Elle habite une autre île, une partie, à vrai dire. Une barrière de fil de fer barbelé divise la partie de son île d’une autre bien plus étendue. Une blessure à demi-cachée dans la verdure. Autrefois, il y a longtemps, quand elle était petite, l’île entière lui appartenait, à elle et à ses quelques habitants. Puis les grandes personnes ont décidé que ce petit rocher entouré par la mer pouvait servir à la…guerre. Non il n’y en aura plus ! en tout cas, il pourra servir à se défendre et alors « mieux vaut être prêts. » Des engins d’acier encombrants et reluisants pointent dans la verdure : une antenne éclairée comme un immense sapin de Noël, défi hardi à un ciel où seules habitent des étoiles lumineuses comme on n’en voit nulle part ailleurs, de grosses sphères polies, des flèches trouées, des pointes inhospitalières. Le tout destiné à se défendre contre d’improbables attaques ennemies. Celui qui timidement s’appuie contre le grillage et se penche, découvre un paysage inhabité. Ces gros engins métalliques semblent des aliens tombés d’une autre planète. Inoffensifs, muets, ils attendent et demeurent immobiles comme s’ils disaient : « Quel rôle peut être le nôtre ici dans cette étendue verte et bleue ? » Là-bas très loin pointent des toits de maisons uniformes, elles-mêmes inhabitées, ou peut-être que non !…De temps en temps un véhicule militaire, que conduit un chauffeur en tenue camouflée, traverse, coupant honteusement le silence. Les deux communautés en-deçà et au-delà du grillage s’ignorent. 

 

A suivre....

Rédigé par HODIE

Publié dans #Artistes-écrivains, #La vie locale

Commenter cet article