mon cobra du Levant (septembre 1962)

Publié le 3 Juin 2011

Article extrait de "La Vie des Bêtes" de septembre 1962 par F. Tanazacq

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  L'Ile du Levant, la plus orientale des îles d'Hyères, à peu près abandonnée des hommes pendant soixante ans (1870-1930) avant sa remise en valeur par les naturistes, est encore bien mal connue à plusieurs points de vue. Je me suis chargé de sa géologie, depuis dix ans et sa zoologie renferme encore bien des lacunes, malgré la présence des éminents spécialistes, Bernard Heuvelmans, l'homme des bêtes ignorées, et l'entomologiste Henry Legrand, qui a voué sa vie aux microlépidoptères. La faune reptilienne, en particulier, nous a causé des surprises. Certains livres parlaient de couleuvre d'Esculape : nous n'en avons pas encore vu une seule. C'est sans doute une confusion nominale avec la Montpellier qui est trés abondante et qui était considérée comme le seul serpent de l'Ile, jusqu'à ces dernières années. En 1958, en effet, Heuvelmans y trouvait une couleuvre vipérine, d'aspect très vipérin, et à Pâques 1959 j'y récoltai deux jeunes couleuvres, des Tropidonotus, que j'eus quelque peine à déterminer : c'était une race de couleuvre à collier, tout à fait aberrante comme robe, assombrie, et sans collier. Que ne découvrira-t-on encore dans cette île ! Et je note en passant ce caractère singulier de la faune levantine : elle paraît avoir une tendance générale au mélanisme, puisque cette tendance va des insectes (nombreux papillons, dont le Charaxes Jasius et le Bombyx Quercus, des buprestides, comme Chalcophora Mariana et Buprestis Novemmaculuta, etc) aux mammifères (le lapin sauvage, souvent presque noir) en passant par les serpents (Tr. Natrix). On ne voit pas d'explication plausible à cette tendance.

L'île du Levant

  24 août I960. L'Ile savoure la fin des meilleurs jours d'été. On se plaint qu'il fasse seulement 30 degrés dans la journée (la température de la peau) et 23" la nuit (au lieu des 26-27" habituels) : la température qu'il fait chez moi en Ardenne lorsque j'oublie de régler le poêle à mazout... en été comme cela s'est vu en 1961. Assez loin des « abominables hommes du soleil » (qui n'ont rien de commun, en réalité, avec les dévoyés de Saint-Trop'), je « géologue » de mon mieux, arpentant le maquis, la tête farcie d'interprétations tectoniques, et mon jeune assistant, Jean-Noël, s'est écarté depuis un bon moment. Tout à coup, à un mètre devant moi, mes yeux voient un gros paquet de cordages qui se déroule tout seul. Je dis : mes yeux, car je n'ai pas le temps de réaliser. (Et si j'avais eu le temps de réfléchir, j'aurais tout fait, sauf ce qui m'arrive). Car cette vision relance instantanément en moi des rouages que je croyais un peu en sommeil un peu rouillés. Dans les premiers centièmes de seconde, l'œil et la mémoire ont déjà analysé le mouvement de la bête : elle se déroule (encore) trop lentement, j'ai une chance, j'ai ma chance. Et les vieux automatismes acquis depuis trente ans jouent magnifiquement : mon pied part, au 1-25' de seconde, et la tête de l'animal est fixée. L'essentiel est fait. Virtuellement, la bête est prise. Il ne me reste plus qu'à me débrouiller...

  Remontant de la mer, où j'ai vérifié un détail immergé, je suis seul et nu : entre les mains, je n'ai que mon petit marteau, mon stylobille et mon calepin. Mon sac à dos est quelque part à 150 mètres, dans le maquis, et Jean-Noël encore plus loin : je ne l'entends plus depuis longtemps. La bête a dénoué une grande partie de ses anneaux et m'enserre le mollet avec une force qui me surprend : première fois que je capture un aussi gros morceau. Dès le début, je pense à une Montpellier ; je sais les risques, et que j'ai huit enfants qui comptent sur moi : je ne peux me permettre aucune fausse manœuvre.

  Jetant calepin et stylobille, je me sers du manche du marteau pour dégager la tête sans rien lâcher : c'est bien une Montpellier ; et de quelle taille ! Sa grosseur est d'une bonne moitié de mon poignet (et je ne suis pas aranéiforme !). Je saisis le cou juste derrière la tête, j'assure bien ma prise, et je peux enfin lâcher le reste : la sécurité est assurée. Pourtant, la bête est si vigoureuse et se tord si bien que je devrai, un peu plus tard, refaire ma prise. En un clin d'œil, dès que je lâche la pesée du pied, mon avant-bras est entouré, serré, comme jamais, de ma vie, je n'ai senti un serpent le faire ! Je compte sur l'étouffement. Mais la bête est grande, et il me faudra un quart d'heure pour qu'elle commence à desserrer son étreinte ! C'est long, un quart d'heure, dans cette situation.

  Entre-temps, j'appelle Jean-Noël, en alternant avec le cri du coucou, qui porte loin. Jean-Noël finit par arriver, sans se presser, ne comprenant pas pourquoi j'interromps son cheminement. Il est dans mon dos, et débouche en trois-quarts arrière, à trois mètres : il reste pétrifié, très pâle, et ne sait quelle contenance prendre, au premier instant. A mon invite pressante, il finit par approcher, il esquisse un vague sourire, ses yeux vont de la bête à mon visage ; et tout de même il rit, encore un peu « jaune » : « Je savais bien qu'avec vous je pouvais m'attendre à tout, mais quand même ! » La scène serait comique, si la nécessité ne nous talonnait. La bête ouvre la gueule toute grande, et l'on voit admirablement ses crochets, dispensateurs du mortel venin. Alors, après avoir hésité, je décide de limiter un peu les risques, et de faire sauter les crochets, car je ne sais pas encore comment les choses vont tourner, tant immédiatement que plus tard : dans quel récipient vais-je pouvoir installer ma capture '.' Avec le tranchant du marteau, je fais basculer, chaque dent au-delà de sa butée, et elle cède, non sans peine : elle a près d'un centimètre et demi.

  Ensuite, j'envoie Jean-Noël à la recherche du sac, essayant de lui donner verbalement des points de repère, ce qui n'est pas trop aisé, dans ce maquis. Au bout d'un moment, il revient avec l'engin, où il va falloir trouver, coûte que coûte, un logement pour la bête. Je me souviens alors que j'ai eu providentiellement l'idée, cette année, d'emmener une des vieilles enveloppes à bouillotte de mes chasses de jeunesse. Elle est bien là et en bon état ; mais si petite. Ce qui irait parfaitement pour une vipère et même pour dix se trouve nettement insuffisant pour un serpent de cette dimension et de cette force. Mesuré par la suite, il a 1,70 m, mais surtout, c'est un vieux mâle, trapu, musclé, couvert de cicatrices de combat : il peut s'arque bouter et faire céder les parois du sac en un point plus faible. Heureusement, j'ai aussi un filet à provision en nylon : les mailles ne sont pas trop larges pour un tel malabar, et c'est extrêmement résistant. J'y mets le sac à bouillotte, et je lie le filet assez étroitement. Cette fois, nous pouvons commencer à respirer. Jean Noël a retrouvé tout son beau sourire, le paquet mouvant est placé au fond du sac à dos où, aussitôt repris par le démon de la géologie, nous l'oublions consciencieusement jusqu'au soir.

Dons une vieille cage à serins

  Nous arrivons en fin de course et d'après-midi au fond de la calanque de Méra, tellement éreintés que le courage nous manque de revenir jusqu'au village par le maquis ou par les rochers : un petit yacht est là, ne nous ramènerait-il pas à l'Ayguade ? Je me mets à l'eau. La dame de céans, circonspecte, refuse. Je contourne le bateau, et rencontre le mari, arrivant dans un youyou pliant : « Mais bien sûr ! » Et nous transportons les sacs à la nage, sur la tête (ils sont lourds de cailloux), avant de grimper à bord et de nous affaler sur une banquette. Si la pauvre dame savait ce que contient un des sacs... Mais elle ne le saura que si elle lit cet article, et nous remercions chaleureusement nos hôtes nautiques, au port, où ils nous débarquent. Dix minutes de camion, dans la cohue indescriptible caractéristique de cet unique véhicule levantin, et nous voici cent mètres plus haut, à notre gîte : que faire pour en donner un au dangereux pensionnaire ?

FT

  Une heure plus tard, je suis désespéré, tout a échoué, lorsque Luigi, à l'hôtel de la Brise Marine, me propose une vieille cage à serins, de bonne dimension : c'est en barrotin de fer soudé à l'électricité, cela peut aller, à condition de fermer toutes les ouvertures et de renforcer les angles ; le fond glissant servira de porte. Une demi-heure de travail à la pince et au fil de fer, et c'est prêt : on introduit l'animal. Ah, quel beau serpent ! On ne peut en détacher ses yeux. Il est vert sombre, presque uniformément, on ne voit plus rien de la robe de jeunesse, mais le tiers antérieur du corps, au-delà du cou, est tout noir, à la suite de Dieu sait quel avatar ! Il siffle, il « schuffle », avec une telle force, de toute la vigueur de ses poumons, que les auditeurs, même quand ils n'ont pas encore vu d'où cela peut provenir, s'arrêtent et blêmissent. Il y en a pour vingt-quatre heures. Le lendemain soir, il a compris, il ne sifflera plus. Tel qu'il est le premier jour, il est vraiment impressionnant ! Il le sera encore le jour du départ, lorsque, repris par le cou et le bout de la queue, je l'emporterai en écharpe sur mes épaules, pour lui faire faire, en adieu à son pays natal, un petit tour du village, accompagné de famille et amis : nous avons eu du succès... Chose curieuse dès le premier jour, tout un chacun me confia avoir vu une couleuvre « au moins aussi grosse », ou « certainement encore bien plus grosse ». Mais personne ne me dit en avoir attrapé une telle......

 

Rédigé par HODIE

Publié dans #La faune

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Pat Matyot 27/02/2012 13:41


Bonjour! Je cherche des informations (biographiques) sur l'entomologiste Henry Legrand. Il s'est rendu
aux Seychelles vers la fin des années 1950. Je mène des recherches sur l’histoire des prospections par les naturalistes aux Seychelles. Est-ce qu’on se souvient de lui dans l’île du Levant, où il
habitait un endroit (une maison ?) qui s’appelait « Lou Parpaioun »… Merci d’avance de tout ce que vous pourrez faire pour moi. Bien cordialement, pat