Le journal des 80 ans : des personnages à l'Auberge du Grand-Avis en 1931

Publié le 22 Mars 2012

NATURISME n°148 du 23 avril 1931
Collection AJM 

Au nid d’aigle des Barbares à la pointe du Castellas dans l’île du Levant
par le Dr Gaston Durville 

(extrait) 

 

A l’Auberge du Grand-Avis de l’Ile du Levant, dans une salle bien propre aux murs roses, les campeurs naturistes, pionniers de la cité du soleil qui va naître, attendent le frugal diner : une lampe à acétylène, sur la longue table, éclaire de façon rude quarante figures qu’a basanées le chaud soleil d’une superbe journée de Pâques. Tandis qu’un rustique potage aux lentilles fume dans les assiettes chacun raconte une histoire.

Bernier, premier habitant de l’île – et qui l’adore, son île – dit le travail qu’il a pour lever le détail des plans des Arbousiers : maquis impénétrable où cystes et romarins se mêlent étroitement aux bruyères multi-centenaires.

On sourit, s’écrie Pelissier, quand on pense aux bruyères microscopiques du bois de Clamart : ici, au moins, ce cont des arbres

Vous n’avez pas vu les plus belles, reprend Bernier, en homme qui s’y connaît : Aux Arbousiers, elles ont 4 mètres de haut, les bruyères ; mais, quand la route de la Plage de la Baille sera défrichée, vous verrez des bruyères de sept mètres de jaut, dont le tronc est gros comme un corps d’enfant…

Le docteur R…, sa visière de trappeur sur l’œil, raconte qu’il a débroussé la route des Pins Parasols, pour faire un accès à sa tente. La vie de maquis, si simple et réconfortante, lui rappelle celle qui mena, pendant plusieurs mois, avec les indiens du Pérou, beaux gaillards qui fournissent un travail musculaire considérable sans jamais consommer de viande.

Clara Mille, fille de Pierre Mille, naturiste de Villennes et reporter politique à la République, déclare qu’arracher tout le jour les cystes et les romarins pour faire des routes dans l’île du Levant, est un bien gai travail, mais qui donne des ampoules aux mains habituées au stylographe : mais elle s’en prend à son voisin de droite, J. de Marsillac, naturiste et secrétaire de la rédaction du Journal, et les voilà tous deux à discuter sur la libération de la Pologne, la création prochaine des Etats-Unis d’Europe, la révolution espagnole et la mort de Primo de Rivera.

Un sympathique petit homme, qui semble sexagénaire, Julien, somnole dans un coin. C’est une figure bien curieuse que ce Julien : vieil apiculteur, épris d’idéal naturiste, il n’a pas hésité à vendre tous ces biens, à Saint Galmier, pour s’en venir finir ses jours à l’Ile du Levant, dans le cadre tropical qu’il aime, parmi les gens qui, comme lui, veulent l’humanité plus sage et plus saine. Levé avant le soleil, torse nu sur son sillon, il défriche, il bèche, il sème ; jouissance de pionnier qui transforme en champ la forêt vierge . Il a apporté dans des boites des noyaux en germination, de prunes, de pêches ; la pépinière de l’Ile du Levant ne sera plus longtemps un rêve. Il a apporté aussi douze ruches : l’Ile du Levant aura son miel aux parfums exotiques, comme au temps bienheureux des moines. Mais c’est une véritable odyssée que le voyage de ces ruches : on les embarquait, un beau soir sur la vedette toulonnaise Ben-Hur, qui déverse chaque jour les naturistes dans l’Ile du Soleil, et crac ! l’une s’entrouvrit, et les abeilles de sortir…. Vous pensez si les pauvres bêtes, cloitrées qu’elles étaient depuis plusieurs jours, s’en donnèrent à l’aise ; elles sortirent et piquèrent. Les marins du midi, qui, visiblement, préfèrent mettre leurs mains dans leurs poches, plutôt que de les employer à un cuisant travail, refusèrent tout net de poursuivre l’embarquement. Et mon Julien se désespérait….Sans Bastier du Vignaud, le roi des trappeurs de l’île et sans Thomas, le débrousseur aux larges épaules, qui accoururent au Lavandou, en pleine nuit et qui chargèrent les mouches, jamais les pinèdes du châteu de Pourtalès n’auraient eu leur rucher…

Commenter cet article