"Derrière le plaisir du nu : Christiane" de Riccardo de Sangro 9/9

Publié le 31 Mars 2018

Cette nouvelle fait partie du recueil :

 L’inganno dell’apparenza Ibiskos editrice, Empoli (FI) 2014.

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   Les étés passent les uns après les autres et Christiane est toujours là, toujours plus vieille, toujours plus délaissée. Certains pensent qu’elle n’a pas de demeure fixe et qu’elle vit en clocharde. Bien au contraire ; ceux qui la connaissent un peu – et Lorenzo l’a connue – savent que sa maison est toujours là, bourrée au-delà de toute contenance : babioles, bric-à-brac, frigos, cuisines rouillées, n’importe quoi qui laisse tout juste la place pour laisser passer sa mince silhouette. C’est tout ce qu’elle ramasse diligemment, vraie tâche à accomplir dans ses va-et-vient entre le port et la maison, traînant sous le soleil de midi, ou le soir à l’arrivée de la dernière navette, sa poussette toujours surchargée jusqu’à la grille inviolée de son abri.

   Et même maintenant, sans une dent dans la bouche, elle traîne péniblement son inutile fardeau dans la poussette d’enfants aux roues tordues par le poids. Elle a un rendez-vous auquel elle ne peut manquer, peut-être aujourd’hui, peut-être demain, elle reverra les yeux qui l’enchantèrent il y a longtemps. Non ! pas l’américain rencontré pendant l’occupation. Lui, il est parti sans même savoir que dans son ventre sa semence allait donner la vie. Non ! Pas lui, bien aimé certes dans l'envoûtement de la première jeunesse, dans l’euphorie de la fin d’un cauchemar. Pas lui, mais l’homme de son âge mûr.

   Il arriva un jour sur un bateau doré. Ils se virent, se reconnurent. Ils s’aimèrent et se complétèrent. Chaque matin, il partait pour le continent et Christiane l’attendait sur le quai midi et soir. De loin, elle à terre, lui encore en mer, se lançaient un signe de bienvenue, lui avec son béret de marin, elle avec son paréo. Ce furent leurs amis qui annoncèrent à Christiane la nouvelle de sa mort, mystérieuse et foudroyante.

   Ce fut peut-être déjà à partir de ce moment de deuil que son cerveau commença à s’engourdir ; et dans le brouillard de ses souvenirs jaillit encore l’heure d’arrivée des bateaux.

   Lorenzo et Paola contemplent la scène, émus, face à cette silhouette décharnée, aux seins nus audacieux, l’un plus bas que l’autre, silhouette décharnée et émaciée qui scrute anxieusement chaque passager, à demi-cachée sur son banc que l’ombre de l’arbre protège, un po’ per celia un po’ per non morire si jamais LUI, il dût apparaître. Puis lentement, le dernier passager disparu, sans plainte, sans commentaire elle commence son éternelle remontée, ployée sous la fatigue de la poussette, qu’elle ne se résigne ni à laisser ni à alléger.

   « Est-ce que je peux vous donner un coup de main, Madame ? » la sollicite derrière son dos Lorenzo qui l’a suivie. Et elle du même coup :

   « Mieux vaut un coup de main qu’un coup de pied ! »

   Son caractère encore autoritaire, indépendant, ironique, plus fort que la douleur, s’empare encore une fois d’elle et dans le brouillard de sa mémoire, elle sait encore avoir recours à son esprit de repartie.

 

 

 

 

Texte italien de Riccardo de Sangro.

 

La nouvelle fait partie du recueil :

   L’inganno dell’apparenza

Ibiskos editrice, Empoli (FI) 2014.

 

La version française a été assurée par l’auteur.

Qui remercie Frédéric Capoulade pour la révision et   Isabelle Goldenrat (Isabeau) pour la touche finale  

                           

Ile du Levant, été 2017  

Rédigé par HODIE

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