Dans Libé : "Levant l’emportera "

Publié le 25 Juillet 2016

Photo : B. Gergaud

Photo : B. Gergaud

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Photo : B. Gergaud

Dans le Var, à une heure du Lavandou, subsiste un petit havre de paix sauvage. Une île au maquis dense qui accueille Héliopolis, domaine naturiste fondé dans les années 30.

On débarque au Lavandou (Var) un après-midi sans un poil d’air sur le quai où l’on prend un ticket pour l’île du Levant et une heure de traversée. On charge de tout sur un bateau : des valises, des matelas de plage, des cartons ficelés. Quitter la terre ferme est un drôle de temps suspendu sur un banc de bois. On aime se retourner sur le gros sillon d’écume derrière le bateau.
Le Levant se rapproche, plus pelé, plus pierreux qu’au loin, son maquis dense et râblé où s’étire un chapelet de façades et de toits ocre. Le petit port est une échancrure dans la côte, hérissée de deux quais en béton. A peine posé le pied sur l’île, le chant des cigales vous assaille au milieu des figuiers de barbarie. Dans un minuscule coin d’ombre, un panneau vous indique que vous êtes sur le domaine naturiste privé d’Héliopolis et vous apprenez avec bonheur que les bruits gênants (radios, chants…) sont interdits sur la voie publique par arrêté municipal numéro 3 du 19 juin 1997.
Ce bout du monde a été fondé en 1931 par deux médecins, les frères Durville, initiateurs du naturisme dans la France de l’entre-deux-guerres, qui présentaient ainsi leur projet : «Héliopolis doit être […] une simple cité rustique où les amateurs d’air et de soleil viendront, dans le cadre d’une nature splendide, se reposer des fatigues de la civilisation artificielle des villes.»
Au XIXe siècle, le sort du Levant fut beaucoup moins idyllique puisqu’on y avait installé une colonie pénitentiaire où une centaine d’enfants moururent.
La montée
Il faut grimper pour découvrir le Levant. Un escalier de dalles chaudes parmi une mer d’ipomées aux fleurs violettes qui mangent arbres et buissons. Derrière de petites barrières de bois peint, on devine des jardins secrets où les lauriers fleurissent, roses et blancs ; des murs de pierres sèches rôties par le soleil ; des sentiers en friche où l’air sent le romarin, le myrte et le lentisque. Parfois, les cigales s’emballent comme une scie égoïne infernale.
L’activité du Levant surgit sans crier gare au détour d’un viron : une affichette offrant un forte récompense à qui retrouvera une tortue en fugue, les horaires des messes d’été à la chapelle du Christ-Roi. Dans une niche rose, une Vierge tient deux bébés. Des canards et des poules jacassent derrière les fourrés. Sous sa tonnelle de bougainvillées, la carte de la Fourmi promet de la morue à la portugaise.
Le rocher des Moines
On va par un chemin sableux en contemplant au loin le Lavandou enveloppé dans la brume de l’été. Les fleurs de mauve fripées par la soif bordent des baies vitrées qui se drapent dans d’épais rideaux pour se protéger du cagnard. On foule le camaïeu d’orange d’une forêt de capucines. Une cigale tombe à terre, immobile ; des lézards sinuent mollement. Le sentier s’enfonce dans un tunnel d’arbousiers avant de déboucher sur un raidillon indécis parmi de grosses racines et des touffes de criste-marine. Le rocher des Moines se mérite parmi un dédale de pierres fracturées, abruptes. Il faut avoir été ici enfant insouciant et indocile pour en éviter les pièges et plonger sans hésiter dans ces eaux qui paraissent irréelles tellement elles sont translucides, entre les bruns des falaises et les fonds obscurs. Après avoir gobé un bol de sel et d’iode, on aperçoit deux grosses dorades. Le soleil de 20 heures est une longue lame blanche qui effleure l’onde. Le rocher est comme une brique chaude qui vous sèche en une poignée de ressacs.
Le maquis
Une plume blanche se pose près de la tasse à café du matin. Un petit bateau fend la mer d’huile. La brise tiède charrie une puissante odeur de géraniums poivrée près d’une forêt de passiflores. Toute la verdure est démesurée sur cette île qui a été oubliée par la bétonite, figée dans une éternité paisible. A cette heure, le sentier du Point-du-Jour, qui court dans la réserve naturelle des Arbousiers (20 hectares, plusieurs espèces rares de la faune et de la flore), est un boyau d’ombre, tapissé de feuilles sèches, au milieu d’un enchevêtrement de troncs, de nœuds, de lianes, de bruyères arborescentes et de filaires à feuilles larges et luisantes. On grimpe sur un éperon rocheux mangé par les lichens où le vent s’énerve. En contrebas, un vieux navire de guerre gris, qui n’en finit pas de rouiller, rappelle que l’île est occupée aux trois quarts par la Direction générale de l’armement (DGA). Ce n’est pas le moindre des paradoxes du Levant, qui exalte la liberté à l’ombre de «la Grande Muette». Parfois, c’est le maquis qui devient une forteresse inexpugnable, où juste un créneau d’horizon permet de contempler la mer vers laquelle on descend jusqu’à la petite plage de la Galère, extrême pointe du domaine civil. Le vent d’Est a poussé les méduses vers le large.
La place du village
Il faut avoir guinché un jour d’été sur la place du Levant, entre les deux bars, piliers du village, que sont le Minimum et la Pomme d’Adam. C’est tout le petit monde de l’île qui est là : vacanciers dorés, habitants au long cours (80 personnes l’hiver), naturistes de la première heure et noceurs d’une nuit. Tenues torrides et polos sages trinquent à la bière, au pastis et au rosé. La vie au Levant a ses rituels, dont les innombrables cafés du matin sur la place entre deux palabres. On s’assied à une terrasse, on s’apprête à se lever que déjà on se rassied pour tailler une autre bavette avec un autre expresso. Les inconnu(e)s ne le restent pas longtemps mais il n’y a pas d’impudeur ici. Le décorum est complet quand passe et repasse la camionnette bleue d’Aziz, le seul à ne pas être rangé des voitures, interdites sur l’île. Aziz est tout à la fois un des deux épiciers du village, un peu Monsieur Loyal du gentil cirque du Levant et le taxi driver du maquis pour les récalcitrants des chemins escarpés.
Le chez-soi
Au crépuscule, les lumières du Lavandou scintillent sur la côte ourlée par le couchant orangé. Il n’y a pas de réverbère sur les sentiers du Levant mais, plus encore que l’obscurité, c’est le silence qui vous happe. Un silence épais, soyeux, qui vous invite à lâcher prise dans cette retraite où, en tendant l’oreille, on entend le murmure de la mer et les conversations étouffées sur les terrasses disséminées dans le maquis. Parfois, c’est le son tendre d’une guitare qui fugue dans l’obscurité, quand le chanteur Pierre Donoré célèbre son Ile du Levant. Il n’y a pas de petits ou de grands chez-soi sur ce rocher. Quelques villas ostentatoires, mais surtout beaucoup de «Sam suffit», héritées d’un aïeul, pionnier sur l’île. L’électricité n’est arrivée qu’en 1989. La frugalité permet d’aller à l’essentiel avec peu. Une poignée de courgettes, un paquet de pâtes (sans oublier le rosé) acheté chez Aziz ou à l’épicerie du Bazar, des rougets attrapés à l’aube par les deux pêcheurs de l’île, et voilà un festin pimenté par la débrouille. Certains poussent le dépouillement à l’extrême, comme David, émouvant vieil homme que l’on croise, un bâton et une béquille lui servant de cannes, portant deux boîtes de conserve sur un chemin. «Le Levant vous met à nu sur vous-même, sur la moelle de vos aspirations, de vos envies, suggère un habitant. Ici, la vraie nudité n’est pas celle du corps ou des plages naturistes.»

Jacky Durand, envoyé spécial

Libération du 23 juillet 2016

Rédigé par HODIE

Publié dans #Coupures de presse, #Ile du Levant

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