Reportage dans REPORTAGE vers 1967

Publié le 24 Novembre 2019

Un article de la revue

 

 

L’ÎLE DU LEVANT SANS VOILE

Ô monstruosités pleurant leur vêtement !
Ô ridicules troncs ! torses dignes des masques !
Ô pauvres corps tordus, maigres, ventrus ou flasques, 

 Charles BAUDELAIRE 1821 - 1867
"J'aime le souvenir de ces époques nues"

Quittant à 7h45 du matin la gare de Nice, un car quotidien se dirige sur Marseille et fait étape à 12 heures environ au Lavandou. entre Cavalaire et Le Lavandou, le chauffeur du car ne manque jamais d'annoncer aux touristes plus ou moins assoupis : " A gauche, au large, vous pouvez voir l'île des nudistes." Tout le monde se réveille, porte son regard vers le large.

On distingue, très loin à l'horizon, une masse grise étirée sous le ciel bleu. elle donne cependant à réfléchir. Les touristes mâles, belges, nordiques, français septentrionaux, anglo-saxons prennent un air entendu. L’élément féminin pince plus ou moins les lèvres, selon que le regard des hommes s'attarde plus ou moins longtemps dans la direction de l'île du péché. Ou présumé telle.

- Swen ! James ! Giancarlo ! Karl ! Charles !

Les dames éprouvent soudain le besoin de s'inquiéter à propos des valises, du déjeuner, du Guide Bleu, de n'importe quoi, pour détourner vers un terrain aride la source impure des arrière-pensées qu'elles ont senti sourdre dans l'esprit de leur compagnons.

On arrive au Lavandou.

De grandes affiches draguent les populations vacancières au bénéfice de l'île du Levant. Un véritable pont maritime permet le transport des amateurs vers le paradis nudiste. Du matin au soir des bateaux partent déverser leurs cargaisons humaines sur le Levant.

Comme le Lavandou est un des endroits où l'on mange le plus mal et aux prix les moins justifiés de la Côte d'Azur, autant se munir d'un sandwich et d'une bouteille de bière et s'embarquer pour les îles.

LA SÉGRÉGATION 

A bord, les gens se lorgnent sournoisement (pourquoi y va-t-il celui-là, ou celle-là ?) et préparent en cachette leurs appareils photographiques. Les habitués ont un mépris évident pour  le troupeau des visiteurs occasionnels et ne se gênent pas à se mettre en slip pour se différencier de la populace en robe et en veston.

La traversée dure à peu près une heures. A l'arrivée, la ségrégation devient  totale. Les naturistes - j'emploie ce mot par commodité, avant d'en préciser la signification - interpellent leurs commensaux qui ricanent à la vue des visiteurs. Le port, très petit, est constellé d'embarcations. Des types trimbalent des caisses de bouteilles, des valises et les nouveaux-venus se mettent déjà à la recherche d'eau minérale (beaucoup se contentent des casse-croûtes. Puis tout à la queue leu leu, on se dirige vers le spectacle dont on a payé l'entrée, c'est à dire le prix de la traversée aller-retour vers la Corniche naturiste.

Revue Naturiste Internationale n°45 octobre 1959

C'est une côte rocheuse et escarpée de sept à huit cent mètres d'étendue où les nudistes gratinent au soleil.

Un sentier suit le sommet de l'escarpement.

La queue leu leu des visiteurs suit ce sentier.

Les nudistes qui suivent du regard ces arrivants.

Les choses suivent leur cours.

- Hè la-bas : Pas d'appareil photo : Gare à tes fesses !

- Ils nous cassent les pieds ces voyageurs !

- A l'eau, les voyageurs, à poil !

On atteint un lieu-dit les Pierres Plates où les autochtones se font fortifier le corps sur des matelas pneumatiques, des serviettes, des sacs. Question : il est parfaitement logique que des gens qui désirent se bronzer nus, au soleil, trouvent désagréable ce défilé de visiteurs, ce système de jardin zoologique. Alors pourquoi ces panneaux indicateurs ? Pourquoi cette énorme pancarte racoleuse accroché sur un portique, invitant les voyageurs à visiter la Corniche Naturiste  ? Comme le Concert Mayol ?

LES LIEUX

L'île est vaste. Onze kilomètres de longueur. Mais la partie réservée aux civils correspond à 1/15 de sa superficie. Les 15/15 restants sont occupés par la Marine française qui a élevé partout des grillages de deux mètres de haut. Gracieuse attention qui ramène la poésie pastorale du naturisme au niveau du parc zoologique déjà cité.

Si l'on s'éloigne des grilles à la recherche d'un itinéraire bucolique dans le val de l'Ayguade, on tombe sur un bidonville que personne n'oserait appeler camping : cahutes en planches, cabanes poussiéreuses, gourbis à yétis.

Si la place du village des Arbousiers est amusante, il faut négliger les odeurs forts émanées d'eaux suspectes stagnant dans les fossés.

Si le versant nord-ouest d'Héliopolis (c'est le nom trop ambitieux du domaine naturiste) offense moins la vue, il offense toujours l'odorat. A chaque carrefour, on découvre des caisses pleines d'ordures qui entretiennent, dans la plus bourdonnante activité, de joyeux essaims de mouches.

Si l'on s'engage sous la feuillée, on en rencontre aussitôt la version militaire, au capricieux hasard des sentiers, marqués de bouchons de papier attestant qu'il n'y a guère de lieux dans le maquis qui ne soient d'aisances.

LES PRIX

Une bouteille de vin rosé ordinaire se paie sur la côte 1,80 F, à l'île du Levant elle augmente de 32 %. Un café, sur la côte, 0,60 F. Au Levant 1,70 F. Les prix de produits d'alimentation subissent d'aussi douloureux ajustements.

Réponse des commerçants : Les prix sont nécessairement majorés du montant des frais de transport, de la côte jusqu'à l'île.

Un économiste calculera aisément que l'île du Levant doit se trouver à plusieurs milliers de kilomètres des côtes de France.

Rédigé par HODIE

Publié dans #Coupures de presse, #Ile du Levant, #Histoire

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